Réunis en conférence de presse ce mardi 24 février à Lomé, les acteurs du showbiz national ont dit tout haut ce qui, depuis des années, se murmurait dans les coulisses. Précarité, textes obsolètes, absence de financements : le ras-le-bol est général.
Une exaspération qui éclate au grand jour
Le ton était inhabituel, mardi, dans la salle où la Fédération togolaise de musique (FTM) avait convié la presse. Loin des discours convenus et des espoirs polis, les artistes ont choisi la franchise crue pour décrire une réalité qu’ils estiment devenue intenable.
« Les artistes en ont marre », a lancé Ariel Dassanou, président de la FTM, sans détour. Derrière lui, une assemblée de musiciens, producteurs et acteurs culturels acquiesçait en silence. Un silence qui en disait long sur l’ampleur du malaise.
Car ce mardi 24 février 2026, ce n’était pas une énième réunion de travail qui se tenait dans la capitale. C’était l’expression publique d’une colère longtemps contenue, d’un secteur qui estime avoir épuisé tous les canaux du dialogue sans résultats tangibles.
Un diagnostic sans complaisance
Selon la fédération, la situation du secteur musical togolais relève aujourd’hui de l’urgence sociale et structurelle. Les griefs énumérés dessinent le portrait d’une filière à l’abandon :
Des financements aux abonnés absents : le Fonds national de promotion culturelle (FNPC), maintes fois annoncé, reste insuffisamment opérationnel. Les artistes peinent à trouver des mécanismes de soutien pour produire, promouvoir ou diffuser leurs œuvres.
Une législation vieille de plusieurs décennies : les textes qui régissent le secteur sont jugés obsolètes, inadaptés aux réalités numériques et aux nouveaux modes de consommation musicale.
Une précarité sociale persistante : pas de couverture maladie adaptée, pas de retraite, pas de protection pour des créateurs dont l’activité reste pourtant essentielle au rayonnement du pays.
Des espaces de diffusion qui disparaissent : salles de concert, lieux de répétition, scènes ouvertes… Le tissu culturel physique s’effrite, obligeant les artistes à se replier sur les seules plateformes numériques.
Un exil croissant des talents : faute de perspectives, de nombreux artistes tentent leur chance ailleurs, dans des marchés mieux structurés de la sous-région ou au sein de la diaspora.
« Nous sommes dans un processus de restructuration de notre secteur depuis plus de cinq ans, mais nous constatons que ce n’est qu’un éternel recommencement », a résumé Ariel Dassanou, traduisant le sentiment d’une majorité de professionnels.
Des revendications précises
Derrière l’exaspération affichée, les artistes ont aussi formulé des demandes concrètes. La FTM entend sortir des généralités pour peser sur les décisions à venir.
L’opérationnalisation effective du FNPC : le fonds doit devenir un véritable outil de financement, accessible et transparent, pour soutenir la création et la diffusion.
La mise en place de la rémunération pour copie privée : un mécanisme qui permettrait aux créateurs de percevoir une compensation pour les reproductions de leurs œuvres à des fins personnelles.
Une réforme en profondeur de la législation sur les droits d’auteur : pour l’adapter aux réalités du numérique et garantir une juste rémunération des artistes.
L’instauration d’une protection sociale spécifique : couverture maladie, retraite, aides en cas de coup dur… Le statut de l’artiste doit inclure une dimension sociale concrète.
La reconnaissance officielle d’un statut de l’artiste : pour sortir de l’ambiguïté juridique qui laisse trop de créateurs dans une zone grise administrative.
Un cadre permanent de concertation avec l’État : pour que les discussions ne s’éteignent pas après chaque crise, mais débouchent sur des avancées tangibles et suivies.
Un paradoxe douloureux
Ce qui rend la situation plus difficile à accepter pour les acteurs culturels, c’est le contraste entre la vitalité créative du secteur et l’absence de structures pour l’accompagner.
Jamais la production musicale togolaise n’a été aussi dynamique. Les jeunes artistes innovent, les clips cumulent des millions de vues, les sonorités locales séduisent au-delà des frontières. Le numérique a ouvert des brèches, permis des visibilités inespérées.
Mais derrière ces succès d’estime, la réalité économique reste précaire. Les revenus issus des plateformes sont maigres, les tournées difficiles à organiser, les contrats parfois inexistants.
« La culture n’est pas un luxe. Quand un artiste ne peut pas se soigner, quand un créateur est contraint à l’exil, c’est toute la Nation qui s’appauvrit », ont insisté plusieurs intervenants. Une phrase qui résume à elle seule l’enjeu : culturel, certes, mais aussi économique et identitaire.
Une interpellation directe des autorités
Dans la foulée de la conférence de presse, les artistes ont produit plusieurs capsules vidéo destinées à interpeller directement les pouvoirs publics. Le message est simple : il est temps de passer des paroles aux actes.
Le Président du Conseil et les ministres concernés sont désormais dans le viseur d’une profession qui ne compte plus se contenter de promesses. La balle est dans leur camp.
Car si la colère est vive, elle n’est pas encore désespérée. Les artistes togolais veulent croire qu’une prise de conscience est possible. Ils veulent croire que leur pays finira par considérer la culture comme ce qu’elle est : un secteur économique à part entière, un vecteur d’influence, un pilier d’identité collective.
L’urgence d’une réponse politique
Le message de la FTM est clair : le dialogue institutionnel, tel qu’il a fonctionné ces dernières années, a montré ses limites. Les concertations ponctuelles, les promesses non tenues, les textes qui dorment dans les tiroirs ont épuisé la patience des professionnels.
Ce qui est demandé aujourd’hui, c’est une réponse politique à la hauteur des enjeux. Une volonté claire de faire de la culture une priorité. Des actes, pas seulement des mots.
Le secteur culturel togolais retient son souffle. Il attend de voir si cette sortie médiatique, par son ton et sa détermination, parviendra à briser le mur de l’indifférence. Pour que la colère d’aujourd’hui devienne, demain, le socle d’une renaissance.

