Dans une publication sur les réseaux sociaux, Nathaniel Olympio, figure de l’opposition togolaise, s’en prend vertement à des professeurs de droit qu’il accuse de mettre leur savoir au service d’un régime qu’il juge illégitime. Au cœur de la polémique : un article académique vantant les « originalités » de la Vème République togolaise, publié dans une revue internationale.
Une charge contre les « élites qui ont failli »
Le ton est cinglant, le propos sans concession. L’opposant a choisi les réseaux sociaux pour exprimer sa colère contre des universitaires qu’il estime complices d’un projet constitutionnel rejeté selon lui par la majorité des Togolais.
La cible principale : le professeur Adama Kpodar, auteur d’un article paru en février 2026 dans la revue Afrilex, intitulé « Les originalités insoupçonnées de la Vème République Togolaise ». Un texte qui analyse les spécificités juridiques du nouveau texte fondamental, sans en aborder le contexte politique.
« Non, professeur Adama Kpodar, il n’y a pas de « richesses insoupçonnées » dans la Constitution que Faure Gnassingbé tente désespérément d’imposer aux Togolais », attaque d’emblée Nathaniel Olympio.
Un article académique qui fait polémique
La publication incriminée, parue dans une revue universitaire spécialisée sur le droit et l’administration en Afrique, se présente comme une analyse technique du nouveau régime constitutionnel togolais. L’auteur y décrit un système « atypique », un « modèle de genre nouveau » qui emprunte au parlementarisme britannique tout en s’en écartant sur plusieurs points.
Pour Nathaniel Olympio, cet exercice savant occulte délibérément les conditions dans lesquelles ce texte a été élaboré et adopté. Une omission qui relèverait de la « mauvaise foi intellectuelle caractérisée ».
« Volontairement, vous ne donnez pas aux lecteurs les clefs de compréhension ni du contexte politique ni des conséquences sur la société togolaise dans son ensemble », accuse-t-il.
Les sept points que l’article aurait dû rappeler
Dans sa charge, l’opposant énumère une série de faits qu’il estime indispensables à toute analyse honnête de la réforme constitutionnelle.
Premièrement, le texte a été voté par des députés maintenus en fonction alors que leur mandat était échu depuis plusieurs mois. Une situation juridique contestée qui fragilise la légitimité de la procédure.
Deuxièmement, l’instigateur principal du projet est le chef de l’État en exercice, Faure Gnassingbé, déjà au pouvoir depuis vingt ans après avoir succédé à son père qui avait dirigé le Togo pendant trente-huit ans.
Troisièmement, ce même instigateur est le premier bénéficiaire du nouveau régime, avec des prérogatives que le professeur Kpodar lui-même qualifie de « jupitériennes », sans limitation de temps.
Quatrièmement, la nouvelle Constitution a été adoptée sans consultation du peuple, contrairement aux dispositions de la Constitution qu’elle remplace.
Cinquièmement, dans le contexte politique actuel, aucune élection ne peut modifier la majorité parlementaire, verrouillant durablement le jeu institutionnel.
Sixièmement, Faure Gnassingbé reste le maître absolu du parti dit majoritaire, ce qui lui garantit selon l’opposant une « présidence à vie ».
Septièmement, la nouvelle Constitution continue d’être contestée par une large part de la population, tout comme la gouvernance mise en place depuis deux décennies.
La responsabilité des intellectuels en question
Au-delà du cas particulier du professeur Kpodar, Nathaniel Olympio élargit sa critique à d’autres universitaires cités dans l’article : Dodzi Kokoroko, Kossivi Hounaké. Des intellectuels formés, rappelle-t-il, « avec l’argent des Togolais ».
« Comme des princes déchus, vous et d’autres universitaires avez mis votre savoir et votre compétence au service d’une aventure politique qui méprise vos concitoyens », écrit-il, dénonçant un manquement grave à ce qu’il considère comme la mission des élites : éclairer et guider la société.
« Cela ne fait honneur ni à vos rangs d’universitaires ni à votre statut d’enseignants », ajoute-t-il, avant de s’interroger sur le message ainsi adressé aux étudiants et à la jeunesse togolaise.
Le droit peut-il ignorer le politique ?
La polémique soulève une question de fond : jusqu’où l’analyse juridique peut-elle faire abstraction du contexte politique et social dans lequel s’inscrit un texte ?
Pour les défenseurs d’une approche purement technique du droit, l’étude des mécanismes constitutionnels peut et doit se faire indépendamment des circonstances de leur adoption. Le travail du juriste serait alors de décrire, classer, analyser, sans porter de jugement sur la légitimité du processus.
Pour leurs détracteurs, une telle neutralité est impossible, voire coupable. Analyser un texte fondamental sans évoquer les conditions de son élaboration, c’est prendre parti, implicitement, en faveur de ceux qui l’ont imposé.
Entre ces deux positions, le débat est loin d’être tranché. Mais il est ravivé chaque fois qu’un constitutionnaliste se penche sur un régime contesté.
Une instrumentalisation présumée de la science
Nathaniel Olympio va plus loin : il voit dans la publication du professeur Kpodar une tentative délibérée de « polir l’image de Faure Gnassingbé à l’international ». Un exercice de relations publiques déguisé en travail scientifique, destiné à séduire des lecteurs étrangers peu familiers des réalités togolaises.
« À l’étranger, peu connaissent les réalités de la politique togolaise », rappelle-t-il. Dès lors, un article savant publié dans une revue française peut contribuer à construire une image flatteuse du régime, sans que le lecteur non averti puisse en détecter les angles morts.
Une stratégie qui, si elle était avérée, illustrerait l’utilisation des canaux académiques à des fins de communication politique.
Un appel à l’histoire
La charge de l’opposant se conclut par une formule lourde de sens : « Ils sont plusieurs élites intellectuelles à avoir failli dans leur mission d’éclairer et de guider la société togolaise. L’Histoire le retiendra. »
Un avertissement adressé à ceux qui, selon lui, ont choisi le mauvais camp. Mais aussi une invitation à réfléchir au rôle des intellectuels dans les sociétés en proie à des tensions politiques.
Car au-delà de la polémique immédiate, c’est bien cette question qui demeure : qu’attend-on de ceux qui savent, qui ont été formés, qui disposent des outils d’analyse ? Qu’ils servent le pouvoir du moment, ou qu’ils gardent leur indépendance pour éclairer leurs concitoyens ?
La réponse, chacun la donnera selon ses convictions. Mais le débat, lui, est loin d’être clos.
La publication en question : https://afrilex.u-bordeaux.fr/wp-content/uploads/2026/02/Afrilex_Adama-Mawule-KPODAR_LES-ORIGINALITES-INSOUPCONNEES-DE-LA-Ve-REPUBLIQUE-TOGOLAISE.pdf

